Aujourd'hui pas de photo mais un poème qui me bouleverse à chaque fois que je le lis et qui me fait dire que mes enfants sont trop loin... Merci à Jean-Marc Tera'ituatini PAMBRUN pour ce texte éternel.

 

 "Mon enfant" 

 

J’aime tant à te regarder

J’aime tant à te nommer

J’aime tant à t’enlacer

J’aime tant à t’embrasser

 

Quand je te contemple,

C’est la beauté du monde que je loue

Quand je te nomme,

C’est le mystère de l’univers que je chante

Quant je t’enlace,

C’est l’unité des peuples que j’étreins

Quand je t’embrasse,

C’est la paix de l’humanité que je salue

 

Avant toi, j’étais une coquille stérile

Je n’étais que pirogue à la dérive

Avant toi, j’étais un crâne creux

Je n’étais que pensée perdue

Avant toi, j’étais un corps affamé

Je n’étais que ventre naufragé

Et un jour je t’ai désiré

Pour te baigner de l’amour

Que ta mère avait sur moi répandu

 

Mais je ne savais pas

Non, je ne savais pas encore

Que tu serais plus que ce que je désirais

Que tu serais plus que ce que j’imaginais

Que tu serais bien plus que mon enfant

 

Une nuit, un songe m’enveloppa :

Les vagues de la mer enfantèrent une île

L’île accoucha d’une nature luxuriante

La nature mis au monde une pirogue double

Et la pirogue double engendra un œil

Et cet « il », c’était toi

 

À l’écoute de mon désir,

Nos ancêtres t’avaient choisi

Ils m’avaient montré ta voie

Ils m’avaient soufflé ton nom

 

Tu ne naîtrais pas pour rien

Tu ne naîtrais pas de rien

 

Tu ne serais pas seulement mon enfant

Mais un être appelé par les dieux

Pour accomplir sa destinée

 

Et je ne serais pas seulement ton père

Mais un être appelé par les dieux

Pour te préparer à ton destin

 

Ma pirogue prit une direction

Ma pensée toucha terre

Et mon esprit s’éveilla  

Je t’attendis durant neuf mois

Te guettant et te devinant

À travers les yeux de ta mère

À la surface de son ventre

Dans la musique de ses paroles

Dans ses plaintes et ses rires

Au-delà du tumulte de l’univers

 

Et quand ton front surgit au monde

Et quand apparut ton visage tourmenté

Et quand ton corps fit éclater l’air

Et quand ton cri noya l’espace

 

Mon corps entier trembla

Mon cœur se serra d’angoisse

Et mon âme bascula

 

Tu étais là, si parfait

L’histoire du monde sculptait ta figure,

Ravinait ta peau, courrait sur ton dos

Une histoire profonde et ancestrale

Une histoire bruissante et puissante

 

Tu étais là, si parfait

Héros des temps anciens

Venu de lieux inconnus

Mélange de vies passées

Et de cultures oubliées

 

Jamais je n’ai vu d’être humain

Paré de plus de dignité et de noblesse

Riche de plus de pureté et de dépouillement

Doté de plus de force intérieure et de courage

Inspirant tant le respect et la compassion

 

Et je sus ce c’est tout cela

Qu’il me faudrait éveiller en toi

Qu’il me faudrait préserver en toi

Qu’il me faudrait augmenter en moi

 

Mon enfant,

Tu n’es pas né de rien

Tu as jailli des Origines

Là où sont tes racines

Là où sont tes ancêtres

Là où tout a commencé

 

Tu n’es pas né pour rien

Tu viens pour le monde

Pour qu’il soit plus beau

Pour qu’il soit merveilleux

Pour qu’il soit plus juste

Pour qu’il soit plus généreux

 

Mon enfant,

J’aime tant à te nommer

Pour saluer ce que tu es.

 

 

Jean-Marc Tera'ituatini PAMBRUN (1953-2011), écriturien et libre penseur.

pambrun

Né le 22 décembre 1953 à Paris d'un père originaire de l'île de Ra'iatea et d'une mère d'ascendance ariégeoise et bretonne, Jean-Marc Tera'ituatini Pambrun est un homme de culture bien connu des Polynésiens et un personnage singulier.

Anthropologue de formation, il a passé l'essentiel de son activité professionnelle dans le secteur de la culture polynésienne où il a occupé des fonctions importantes : directeur du département des traditions du Centre Polynésien des sciences humaines, chef de service de la culture de la mairie de Faa'a, directeur de la maison de la culture de Papeete, conseiller auprès du gouvernement local à deux reprises.